Art urbain indissociable du mouvement hip hop, le graffiti peine à trouver sa place sur la scène marocaine. Diagnostic d'un art en mal d'expression.
Sbata, Casablanca, terminus de la ligne n°67. Issam Rifki, 23 ans, se dirige vers un long mur ocre sur le boulevard Oued Eddahab. Derrière, le lycée du même nom rappelle ses élèves pour le cours d'après-midi. En quelques minutes, la rue se vide et Issam, Nike argentées, casquette Burberry et survet' Lacoste, passe en revue les graffiti les plus récents. D'abord, un “Square of challenge”, signé Aziz, qui
commence déjà à s'estomper. “Il débute, je lui ai dessiné sa maquette”, explique Issam avant de s'approcher d'un appliqué “Hellouaf” (le collectif hip hop du quartier) bleu et noir, histoire de vérifier son état. Plus loin, le hip hop cède un peu de place au sacré : “Ya Latif”, clame en bleu-blanc-rouge un gros graff enchevêtré. “Celui-là date de neuf mois”. Il aura fallu moins de temps pour qu'un B-Boy ou un Khalil viennent taguer leurs noms juste à côté. “Je pige pas pourquoi ils font ça... Toi tu dépenses 250 balles dans un graff, tu prends des risques, tu donnes tout ce que t'as à l'intérieur, et voilà !”, lâche-t-il, remonté contre ces tagueurs qui ne pensent qu'à poser leur nom dans le quartier des autres.
Comprendre le graffiti, c'est d'abord saisir ce qui distingue tagueurs et graffeurs : alors que les premiers cherchent avant tout à marquer leur territoire de leur “blaze” (pseudo), les seconds se préoccupent avant tout de l'esthétique de leur graff. Mais les deux “familles” sont l'expression d'un même mouvement, carburant à l'esprit de groupe et à la rivalité. Un mouvement avec son langage, sa mentalité, ses signes de reconnaissance, son sentiment d'appartenance, son économie et ses écoles.
Issam, pourtant, se sent seul. Il y a de quoi : au Maroc, seule une poignée de graffeurs évoluent et s'expriment, chacun à son niveau et plus ou moins clandestinement, entre Casablanca, Rabat, Meknès ou Marrakech. Une bien maigre troupe, au regard de la petite révolution hip hop qui secoue la jeunesse urbaine. Pourquoi le graffiti au Maroc galère-t-il à décoller comme le font ses cousins rap, breakdance et DJing ?
Moins de flics, plus de matos !
D'abord, le graffiti est un art clandestins par essence, plutôt en délicatesse avec la loi et ses représentants. “Si un flic te choppe en flag, t'es sûr de prendre des coups”, assure Shy, rappeur r'bati et membre fondateur du portail raptiviste.net, qui essaie de mettre le graff en avant. Voire une semaine au poste ou deux mois de prison. “Et si personne ne te voit, le tberguig s'en charge”, complète Issam. Sans compter “ceux qui vont taguer un truc provoc par-dessus ton graff, alors qu'à la base tu n'as rien mis de choquant”, avertit Virus, un vieux de la vieille (il s'y est mis depuis une douzaine d'années) un peu désabusé : “ça ne mène à rien. Ici, les seuls tags que tu vois sur les murs, c'est 'FAR'”.
Pas trop emballé par l'idée de gratter ses ½uvres avec une brosse à dents, sous le regard des “Croatia”, Issam doit prendre ses précautions. Il sort de chez lui entre minuit et quatre heures du mat', sac sur le dos, IAM ou Psy4 de la rime dans son Discman et une capuche pour tout camouflage. “Aucun risque, je suis un vrai fantôme”. Même un fantôme de jour, parfois : “Il y a deux ans, en plein ramadan, j'ai pu graffer tranquille à l'heure du ftour, derrière les bus le long du mur de Sbata”.
À son actif également, un graff entre la gare ferroviaire de l'Agdal et celle de Rabat-ville, ou encore un “6 mètres sur 2” à Aïn Sebaâ, visible depuis l'autoroute. Mais son favori reste sa première “pièce”, graffée en 1998 à un bloc de chez lui. “J'aime graffer sur les vieilles bâtisses, elles ont besoin d'un nouveau look, de plus d'attention”. Issam revient régulièrement l'entretenir à coup de bombe pour que l'orange reste bien vif. “La dernière fois c'était il y a deux jours. Je me dis que s'il disparaît, c'est un peu de moi qui part avec lui”.
Autre casse-tête : le matos. Une bonne bombe aérosol coûte dans les 60 DH, trop cher. “Celle-là, je l'ai payée 30 balles, mais regarde le travail, s'énerve Issam, en projetant un trait rouge fadasse sur une toile. La couleur, ça donne rien, et c'est galère si tu veux amincir ton trait”. Ni “skinny”, ni “fat cap”, les types d'embouts indispensables pour un tracé fin ou épais. “Si j'avais du bon matos, je pourrais faire pareil”, assure-t-il en fantasmant sur les murs de Harlem, dans un reportage d'Urban, magazine français de “streetlife”.
“Nos jeunes manquent d'une culture picturale, diagnostique Hicham Abkari, président de la Moroccan Underground Federation et chargé de la culture à la Ville de Casa. Les magazines ou Internet ne suffisent pas, il faut être devant la création pour la sentir. Le graff est une affaire de gigantisme”. Virus, lui-même diplômé d'une école d'arts plastiques de Rabat, concède qu'“à l'extérieur, les bons graffeurs sont tous très académiques”. “Si tu sors de chez toi et tu vois un graff méchant, t'as envie de faire mieux, poursuit Shy, qui a vécu plusieurs années en France. Mais ici, y a pas de concurrence”.
Jouer le jeu commercial
Malgré tout, le potentiel, l'envie et le sens de la débrouille sont là. Virus a reconverti son talent dans sa boîte de sérigraphie, Peste Production, fondée à Témara avec son acolyte Shy et qui ouvre un nouvel atelier à Salé. A Meknès, les fresques BD de Rabiî ont su amadouer les autorités locales. Issam, quant à lui, commence à se professionnaliser. Il y a quelques mois, il a graffé pour 3000 DH un poétique “Pas de thunes à Béthune” sur le tournage à Casa d'un film français au titre non moins poétique, Béthune sur Nil. Récemment, Oil Bar, un club tangérois (déjà fermé à cause d'un classique mouchkil de voisinage), l'a sollicité pour peindre les 139 bidons décorant sa piste de danse. Cachet : 6000 DH. Récemment, il est carrément allé proposer au directeur du lycée Oued Eddahab d'officier sur le fameux mur. Il doit bientôt lui soumettre des maquettes, tout en préparant d'éventuels projets avec le complexe culturel de Sidi Belyout ou le festival Garorock en France. “Oui, on peut dire que c'est mon travail”, souffle-t-il un peu hésitant, lui qui n'a pas de formation supérieure et qui partage son temps entre les murs, les scènes de rap (il est DJ) et un petit boulot dans un McDo. Son premier contrat, c'était en 2005, lors du premier festival de Casablanca. Pour l'occasion, il avait signé le fond de scène “Hip Hop”, place Rachidi. Un énorme graff de 5 mètres sur 15, réalisé avec des cordes et du ruban adhésif dans la cathédrale du Sacré C½ur, pour 10000 DH. C'est Hicham Abkari, son “parrain”, qui l'avait alors sollicité. Il tente aujourd'hui d'appuyer son travail, en l'encourageant à créer, par exemple, une police de caractères en arabe qu'Issam dévoile en ouvrant sa pochette cartonnée.
Car en dépit de la culture de clandestinité, le graffiti aurait tout intérêt à jouer le jeu commercial pour se développer. “Dans la com', des entreprises ne vont pas tarder à se mettre au graff pour cibler les jeunes, insiste Hicham Abkari. Le problème demeure le niveau scolaire globalement faible de ces jeunes. La majorité sont dans l'incapacité de se gérer en tant qu'artistes, de préparer un dossier, de convaincre un décideur”.
Pour autant, des pistes existent bel et bien pour faire émerger un mouvement accompagnant la vague hip hop. “Le chant et la danse se prêtent à l'évènementiel, explique Hicham Abkari, les graffeurs doivent s'y greffer pour se manifester de manière légale et officielle”. Le concept de Crew (équipe, bande) en hip hop, comme Hellouaf à Sbata, s'y prête bien : un groupe de rap s'associe avec un DJ, des breakdancers, un sérigraphe, un webmaster, un graffeur. Chacun y gagne en visibilité et identité, en plus d'une meute de “supporters” à chaque prestation.
Mais le salut du graffiti marocain viendra peut-être de l'autre côté de la Méditerranée. Depuis quelques années, des graffeurs de l'Hexagone viennent donner un coup de pouce à la diffusion de cet art visuel urbain. C'est la cas de Combo, 19 ans, Franco-marocain de Nice, formé aux Beaux-arts et fondateur du collectif hip hop GES. Il a notamment graffé (en plein jour) des fresques à la gare de Marrakech, dans une école d'Oujda ou dans la piscine abandonnée de la corniche casablancaise, sous les yeux des gamins du coin. “La diaspora a un rôle à jouer, conclut Abkari. C'est comme ça que le DJing et le Breakdance ont commencé : quelqu'un ramène une platine, une vidéo. L'émulation fait le reste”.
Cette article a été ecrit en 2006 depuis 2 ans les choses on pa beaucoup changé voire pas du tout mais malgré tout des choses de sont passés, de plus en plus de graffeur marocain étranger sont venus laissés leur trace et de nombreus jeunes marocain se sont mis au graffiti avec talent comme Seone et bien dautre....
Commes toujours au maroc les choses avance doucement mais elle le font avec beaucoup de classe alor parions que d ici peu de temps une nouvelle génération de jeunes graffeurs du maroc de casa rabat marakech ifrane fes temara et d'autre ville va se levé et montré au pays que les jeunes sont présent et sont la pour s'exprimer et que rien pourra les empécher